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A propos du Motu Proprio

A propos du Motu Proprio Summorum Pontificum cura de S.S. Benoît XVI 
par l’abbé François Clément, prêtre du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg

      Qu’un Pape use de cette forme particulière de document implique plusieurs causes : il s’agit d’un besoin précis et limité, dans un contexte culturel et historique déterminé, qui pose une question suffisamment importante pour justifier une intervention pontificale directe. C’est un acte du Magistère ordinaire, qui souligne une attente mûrie au sujet de laquelle l’ensemble de l’Eglise attend une réponse d’autorité. Le Souverain Pontife parle donc dans une certaine urgence et de son propre chef sur un point qui lui paraît ne pas pouvoir attendre davantage.
     « La prière est pour l’homme le premier des biens. Elle est sa lumière, sa nourriture, sa vie même, puisqu’elle le met en rapport avec Dieu, qui est lumière, nourriture et vie… » (1. D. Guéranger, L’année liturgique, Préface Générale, début) La liturgie, forme extérieure et publique de la prière de l’Eglise, en est l’expression adéquate, non seulement comme reflet exact de la foi (2. Selon l’adage bien connu : « Lex orandi, lex credendi »), mais comme mise en œuvre visible et incarnée, qui transcende les personnes, les siècles et les civilisations. Elle façonne l’âme commune de l’Eglise qui reconnaît en elle la perfection du culte dû à Dieu. C’est pourquoi elle s’est toujours intéressée de près à ce que les initiatives qui sont le signe de la vitalité de l’Eglise n’entachent pas la foi et son expression privilégiée.
     Depuis le Christ et l’évangile, plusieurs périodes se sont succédées dans la constitution de ce trésor. Après les apôtres qui, les premiers ont jeté les bases du culte chrétien, selon l’ordre du Seigneur : « Faites ceci en mémoire de moi », puis ensuite les trois premiers siècles marqués par les persécutions, vint une ère de développement avec la paix constantinienne. Ce fut l’époque des grandes basiliques romaines, qui permettaient un développement fastueux, alors que jusque là, on était par la force des choses cantonné dans une liturgie domestique, voire clandestine. Dès ce moment se constitue la cantilène grégorienne, les divers eucologes ou recueils de prières destinés aux différents acteurs (pontife, ministres, lecteurs…) et le cérémonial : la liturgie prend tout l’homme avec tous ses sens, elle est un langage d’amour qui ne néglige aucun moyen pour approcher Dieu, Lui parler et L’exprimer. Une expérience séculaire retiendra ce qu’on aura trouvé de plus adapté pour ce faire, et laissera le reste tomber dans l’oubli ; nous avons là le fonctionnement ordinaire du perfectionnement liturgique : non pas des inventions jugées géniales sur le moment et imposées par voie d’autorité, mais des gestes et des paroles retenus parce que l’usage montrera à la longue qu’ils sont la meilleure expression du mystère. Suivra une longue sédimentation, où le pape S. Grégoire le Grand (qui règne de 590 à 604) rassemble les meilleurs éléments des liturgies latines, et qui aboutit, au tournant des deux premiers millénaires, à une sorte de cristallisation où le sud (Rome) et le nord (le Saint Empire romain–germanique) se rencontrent. Jusqu’au Concile de Trente, les liturgies locales présentent une large diversité, que l’Eglise s’efforcera sans cesse de décanter et de purifier. Peut-être que le trait le plus marquant de l’évolution de ces siècles-là est qu’elle est rarement intervenue autrement que pour authentifier tel texte, telle pratique ou telle pièce de chant. Nulle volonté de réforme lourde ou de reconstruction « a fundamentis ». En somme, la liturgie est très médiévale : marquée par la coutume, très locale, dans une société sacrale où le transcendance est le fondement indiscuté de tout l’agir. Trente est un tournant, en ce sens que ce concile veut réagir contre la pénétration de l’hérésie : puisque Luther, par exemple, avait gardé les formes du culte catholique, mais en changeant son contenu, il fallait opposer à cette corruption un barrage efficace. Saint Pie V imposa donc le Missel de la curie romaine, dont les sources remontaient aux plus anciens sacramentaires d’Occident, comme missel unique de l’Eglise catholique, à l’exception d’autres liturgies qui pouvaient se prévaloir d’au moins deux cent ans d’existence. Avec la création de la Sacrée Congrégation des Rites, l’Eglise se dotait d’un organe de surveillance qui assurerait durant plus de 4 siècles une stabilité que l’on croyait sans faille. « Quand la liturgie a été figée dans des codes intangibles, les pasteurs n’ont pu exercer leur créativité qu’en produisant des substituts de la liturgie : dévotions, exercices, paraliturgies… » (3. Marcel Metzger, Histoire de la liturgie, DDB 1994). Mais dès les premières années du XXème siècle se fit jour ce qu’on a appelé ensuite le « Mouvement liturgique ». Ce sont les moines, et en priorité Dom Guéranger, premier abbé de Solesmes (+ 1875), qui ont redécouvert la liturgie par-delà les sédimentations des siècles et l’enfouissement baroque. Il s’agissait surtout alors de mieux comprendre les sources du rit romain afin de prier plus consciemment avec l’Eglise, Epouse du Christ, de renouer le lien qui s’était distendu au cours des siècles entre le clergé et le peuple, d’encourager ce qu’on appellerait plus tard une « participation active » de tous les acteurs de la prière officielle de l’Eglise. Ce Mouvement a surtout été actif dans l’hémisphère Nord, en particulier en France, en Allemagne, en Belgique et en Angleterre. (4. Un bon status quaestionis avait été fait par un des protagonistes du mouvement, Dom Olivier Rousseau, en 1945 : Histoire du mouvement liturgique, Cerf, Paris 1945). Jusqu’à la seconde guerre mondiale, il fut surtout une sorte d’exploration de richesses méconnues, mais on vit ça et là des expérimentations audacieuses qui firent froncer les sourcils à l’Eglise. Le Pape Pie XII, en 1947, devait promulguer l’encyclique Mediator Dei, considérée par les uns comme la consécration du Mouvement, et par d’autres comme la stigmatisation des déviances qu’il contenait. L’encyclique annonçait la création d’une commission qui donnait le branle à la révision des livres liturgiques. Le premier pas fut la réforme de la Semaine Sainte (1955), et le Concile Vatican II fit passer en priorité la liturgie dans les sujets à traiter. La constitution « Sacrosanctum Concilium » du 4 décembre 1963 fut le premier document approuvé par l’ensemble des Pères (Mgr Lefebvre y compris !) ; le titre de son premier chapitre est emblématique : « Principes généraux pour la restauration et le progrès de la liturgie ». Au plan du texte, on y trouve rien que de prudent et de raisonnable, mais un certain nombre de réformateurs estimaient qu’il fallait aller plus loin. Les changements allaient se succéder à un train de poste, rompant avec une tradition immémoriale de « développement organique » et de continuité incontestée. A vrai dire, ce n’était pas la première fois que la liturgie était mise à mal, mais il était inédit que l’autorité suprême de l’Eglise, Pape et Concile, légifèrent aussi largement et profondément sur ce sujet. Aujourd’hui, avec le recul de bientôt un demi-siècle, même s’il paraît évident qu’il y avait quelque chose à entreprendre force est de constater que les intentions n’étaient pas toujours aussi clarifiées que souhaitable, et surtout que ce qui en est sorti n’était pas forcément à la hauteur des bonnes intentions de départ. C’est ainsi que la promulgation d’un nouveau missel par le Pape Paul VI, en 1969, fut perçue comme le triomphe d’une ligne réformatrice d’un côté et comme une certaine rupture par beaucoup d’autres. Une première réforme du missel tridentin en 1965 semblait bien suffisante : elle se limitait à désencombrer l’édifice (par exemple en élaguant le sanctoral pour dégager la ligne du temporal), mais sans toucher aux fondements ni à son ordonnance. Bien sûr, le nouveau missel de 1969 reprenait nombre de textes de l’ancien –deux tiers environ – mais l’ensemble produit donnait l’impression d’une création quasi « ex nihilo » quant aux inspirations, à la multiplicité des sources employées, aux éléments parfois assez étrangers à la liturgie romaine, et surtout à une nouvelle conception de la liturgie, qui devenait plutôt une catéchèse qu’un culte de latrie dont Dieu était la préoccupation première et centrale. Et de fait, très vite, le simple fidèle à qui l’Eglise demandait de « prier autrement » perçut que le changement était considérable : si la constitution conciliaire demandait que « l’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins » (n° 36), l’usage des langues vernaculaires (n° 54) devint une obligation qui excluait toute « langue morte » ; « le chant grégorien est le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui… qui doit occuper la première place » (n° 116) : en pratique, il disparut concrètement et à peu près complètement de la pratique habituelle des paroisses, même là où il était à l’honneur, surtout dans certaines régions où de très simples gens avaient pris au sérieux les directives du Pape S. Pie X au début du XXème siècle. Nulle part n’était prescrit de célébrer désormais « face au peuple » ; pourtant, il est très vite devenu inconcevable de ne pas adopter ce changement que les Eglises orientales, par exemple, ne sont pas près de nous pardonner. Si on parlait du « silence sacré » (n° 30), on tendit bientôt à tout dire à haute voix et sur le même ton, d’introduire de nombreuses monitions, commentaires et explications, qui donnèrent l’impression d’un bavardage à peu près continu qui finissait par nuire au recueillement. Certes, on peut dire que l’ensemble de l’Eglise, un peu sous toutes les latitudes, a pris acte sans grands états d’âme du changement. S’il faut 30 ans dans l’Eglise pour qu’une coutume soit considérée comme enracinée, on ne peut que reconnaître que le « nouveau rite » bénéficie déjà d’une telle reconnaissance. Cependant, on est mieux à même aujourd’hui d’en reconnaître les limites d’application, car force est de constater qu’entre les textes et les normes, d’une part, et les réalisations et fantaisies d’autre part, l’écart est couramment impressionnant : Benoît XVI, dans la lettre aux évêques qui accompagne le Motu Proprio lui-même, ose parler des « déformations de la liturgie à la limite du supportable. Je parle d’expérience, parce que j’ai vécu moi aussi cette période, avec toutes ses attentes et ses confusions ». Des notions telles que « participation active », « créativité » (Benoît XVI parle même d’ »obligation de la créativité »), l’institution à tous les niveaux de « commissions » dirigées par des « experts » ont connu des aboutissements surprenants. Certainement, l’Eglise a eu en ces années-là une préoccupation missionnaire : elle a pris la mesure de l’éloignement d’une large part de l’Occident par rapport à Dieu, avec le désir de rejoindre la masse pour qui Eglise, prière et foi ne signifiaient plus grand-chose. Or le rit ancien, né dans une société largement sacrale et faisant corps avec elle, où la transcendance était indiscutée, était le reflet et la traduction d’un ordre ancien que la société ne véhiculait plus. On a donc voulu rapprocher le rit de la vie concrète des fidèles, répondre aux aspirations du temps (par exemple réagir à l’individualisme croissant par un accent mis sur la communauté, à la solitude par de bons sentiments et pas mal de philanthropie, en glissant du théologal au social, etc…). Au lieu d’un rit reçu comme un précieux héritage à préserver, au risque de paraître archaïque (mais est-ce vraiment une tare ? Le très sérieux dictionnaire d’Oxford donne comme définition de ce mot : « ce qui n’est plus d’usage ordinaire, mais que l’on conserve à de fins particulières », donc tout le contraire de ringard et de suranné ou d’obsolète), tout cela était conçu comme un désir de rendre le culte plus accessible, plus convivial, moins figé, plus spontané. Jusqu’à il y a peu, le seul fait de mettre en doute, même de manière minime, les « fruits extraordinaires de la réforme liturgique » était perçu comme un crime de lèse-concile. Depuis quelque temps, les langues se délient et on en vient heureusement à une plus saine appréciation de la réalité. L’aspect concret de ce souci pastoral qui s’est traduit par la manière de célébrer le nouveau rit est-il conforme à la lettre et à l’esprit des textes de Vatican II et du missel de Paul VI ? Depuis une quarantaine d’années, de nombreux théologiens et liturgistes ont répondu par la négative à cette question Cela, des gens parfois de culture très simple, mais qui avaient la foi, en ont eu l’intuition dès le début : ce sont eux qui ont refusé de voir brader l’enveloppe de leur foi, parce qu’ils percevaient nettement le danger de jeter le bébé avec l’eau du bain.
     Mais tout ce remue-ménage a eu pour effet des crispations dommageables dans les deux sens : d’un côté, on s’enfonçait dans une réforme sans fin, et de l’autre, le temps semblait s’être arrêté en 1962. Nous touchons ici au point central qui est la préoccupation du Souverain Pontife en promulguant le Motu Proprio : promouvoir une « herméneutique de la continuité », selon les paroles de son discours à la curie du 22 décembre 2005, et par là même, retrouver l’unité avec les fidèles et les prêtres qui, notamment dans la mouvance lefebvriste, avaient été blessés par les abus précités. Il est à cet égard important de comprendre qu’il n’y a pas deux rites qui s’opposent, mais un seul rit romain, avec deux formes : l’une ancienne ou « extraordinaire », l’autre récente ou « ordinaire » (art 1 du Motu Proprio). Un des indices qui montrent que le missel « du Bx Jean XXIII », autrement dit « de S. Pie V » dans sa dernière édition réformée, bien que n’ayant jamais été totalement interdit, était tout de même nettement marginalisé dans la pratique, est que, depuis 1962, il n’a connu aucune mise à jour, alors que le missel de Paul VI recevait régulièrement de nouveaux saints récemment canonisés, p. ex. Benoît XVI propose donc que l’on reprenne le mouvement interrompu aussi pour l’ancien missel, ce qui est une preuve de sa vitalité et de sa permanence (cfr lettre d’accompagnement aux évêques) : pour lui aussi, il y « herméneutique de la continuité », puisque le Saint-Esprit n’a pas cessé d’agir dans l’Eglise !
 
     Benoît XVI est donc, plus que son prédécesseur qui avait déjà cependant préparé le terrain, sensible à la question liturgique : une part appréciable de ses publications antérieures y est consacrée. Dès sa jeunesse, il a bénéficié du renouveau apporté en Allemagne par le « Mouvement liturgique » évoqué plus haut. Ce sont prioritairement les pays du Nord de l’Europe et les Etats-Unis qui, ayant été rendus plus sensibles aux richesses du rit romain, ont tenu à le conserver en demandant l’indult dès qu’il a été concédé, à partir de 1984. Mais c’est aussi et paradoxalement le même Mouvement qui a abouti à la réforme conciliaire de la liturgie et à la refonte du rit romain, pour déboucher sur la pratique actuelle de l’Eglise latine, non sans les abus divers et déviations signalés plus haut.
 
    Mais pourquoi donc ce Motu Proprio à quelque 40 ans de l’introduction du missel dit « de Paul VI » qui a remplacé, le 1er dimanche de l’Avent 1969, celui dit « de S. Pie V » ? La question reste quand même posée, et elle est à la base de la crainte de beaucoup d’évêques, en particulier en France et en Allemagne. Benoît XVI y répond brièvement dans la lettre d’accompagnement au Motu Proprio. Il y fait état également de la permanence de communautés paroissiales et religieuses qui, grâce d’abord à l’indult concédé par Jean-Paul II en 1984, puis par le Motu Proprio Ecclesia Dei afflicta de 1988 ont continué à utiliser la forme ancienne de la liturgie romaine. Lors du changement, on a pensé dans certaines sphères de l’Episcopat et jusqu’au sein de la Curie Romaine, que ce n’était l’affaire que de quelques nostalgiques qui disparaîtraient vite avec l’âge. Or, ces communautés se maintiennent et même prospèrent, dans une relative marginalité, parallèlement au reste de l’Eglise. Il y a donc un souci du Souverain Pontife de leur redonner leur place légitime dans l’Eglise. On désire prendre acte de leur existence et en finir avec une attitude finalement peu pastorale. Il y a même un peu plus : « Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. Il est bon pour nous tous de conserver les richesses qui ont grandi dans la foi et dans la prière de l’Eglise, et de leur donner leur juste place… » (lettre d’accompagnement aux évêques)
 
     Il y a aussi le sentiment double d’une perte de patrimoine et d’une certaine rupture de tradition sur laquelle, d’ailleurs, les deux parties antagonistes sont à peu près d’accord : il y a ceux pour qui l’Eglise a cessé d’exister le 11 octobre ’62, et ceux pour qui l’Eglise a commencé d’exister à la même date… Des voix éminentes au sein de la Curie (p. ex les Cardinaux Ottaviani et Bacci) et d’autres, extérieures à l’Eglise, s’étaient élevées, dès les années d’immédiat après-concile, pour dénoncer cette dilapidation d’un patrimoine liturgique, artistique et musical, sorte de révolution cultuelle et d’aplatissement dans l’expression religieuse de la foi. A cet égard, la publication du Motu Proprio participe de cette « herméneutique de la continuité » que Benoît XVI veut voir appliquée de manière générale à l’œuvre du Concile.
 
     La liturgie ancienne codifiée par le Concile de Trente remet radicalement en question les cultures dominantes d’aujourd’hui, dans lesquelles le banal et l’informel dominent et manipulent la vie quotidienne d’une manière qui ne convient guère au culte du Dieu trois fois saint. Le respect, l’adoration et le silence incarnés dans les formes liturgiques traditionnelles sont à peu près à rebours de ce qui prévaut dans la vie sociale contemporaine et dans la toute-puissance technocratique. On a un peu vite oublié que l’archaïque, dans le sens social défini plus haut, peut être aussi contemporain que la physique nucléaire.
 
     Le vide spirituel créé en Occident par l’athéisme, qui a engendré un laïcisme souvent peu tolérant, a creusé un besoin irrépressible de sacré et de transcendant. On a cru que l’humanitaire qui est, comme le dit Luc Ferry, la seule forme de transcendance « à niveau égal » que supporte le monde moderne, remplacerait le sens du sacré. Or, il n’en est rien : on ne trouve le sens de ce que l’on vit que dans ce qui nous dépasse radicalement. L’Eglise ne revient donc pas en arrière : son sens prophétique lui fait voir comme d’avance les besoins plus profonds des hommes d’aujourd’hui et donc redécouvrir ces valeurs enfouies qu’une liturgie qui date en gros de 15 siècles a su préserver. Au-delà de la forme du rit (S. Pie V, Paul VI ou autre chose), se posent d’autres questions : à quoi sert la liturgie ? Est elle d’abord un culte rendu à Dieu, certes dans la simplicité du cœur, mais aussi avec la magnificence qui Lui est due, ou une célébration de l’homme et un vague souvenirs d’événements émouvants, mais qui n’ont plus aucune signification profonde pour l’homme d’aujourd’hui ? Faut-il maintenir et exprimer une certaine distance entre Dieu et nous, ne serait-ce que pour nous souvenir dans la pratique qu’Il demeure le « Tout-Autre », qu’Il ne peut être manipulé ou inventé pour notre commodité ?
 
     Entre un rit ancien qu’on peut qualifier de « mystérique » et un rit moderne qu’on appellerait « social », il ne doit pas y avoir d’opposition : les deux comportent quelque chose et de mystérique et de social. Ils devraient pouvoir s’enrichir l’un l’autre, avec des accents différents, et retrouver une unité fondamentale comme expression adéquate de la foi ; et en tous cas, ne pas être perçus comme l’objet d’une concurrence, voire d’un antagonisme irréductible. Ceux qui ont voulu la disparition du rit ancien commencent à vieillir et une génération nouvelle se lève, qui n’a pas connu les luttes fratricides qui ont abouti aux clivages et aux ruptures que l’on déplore aujourd’hui et qui aspire avec sérénité à célébrer légitimement un rit dont elle découvre le sens profond et les beautés éternelles. Pour résoudre ces clivages, Benoît XVI tient à rapprocher la pratique actuelle de la liturgie de la tradition immémoriale de l’Eglise. Car de deux choses l’une : ou bien le rit actuel est au fond le même que l’ancien – et dans ce cas, on comprend mal pourquoi certains font de ce rétablissement si modeste du rit ancien un tel épouvantail – ou il ne l’est pas –cela signifierait alors qu’on a voulu autre chose et que c’est donc une rupture de tradition, ce qui est contraire à l’essence même de l’Eglise : on ne peut pas vouloir autre chose que ce qu’a voulu le Christ, que ce qu’Il a confié à son Eglise qu’Il assiste de son Esprit. Cette continuité doit pouvoir se marquer, pour les deux formes du rit, de manière repérable : on ne célèbre pas en 2007 comme en 1570, et pourtant, c’est du même Sacrifice qu’il s’agit… Il ne peut y avoir que convergence entre les deux formes du rit romain, même si jusqu’ici, elles ont vécu concrètement dans une ignorance réciproque : cela devrait être la marque d’une unité catholique qui ne fait aucune concession à la médiocrité, ne marche pas à l’esprit du temps tout en y étant attentif, n’est pas préoccupé de mode mais d’éternité.
     Il n’y a jamais eu de liturgie que réelle : notre époque évolue dans un idéalisme philosophique universel et souvent inconscient qui nous pousse à penser les choses plus qu’à les faire atterrir, et le virtuel devient une seconde nature. La liturgie, qui est contact avec Dieu dans le mystère de l’Eglise sainte et composée de pécheurs, ne peut que nous forcer au réalisme, car Dieu est la Réalité suprême ; elle dévoile donc nos pauvretés et nos insuffisances, tout autant que les splendeurs de Celui auquel elle s’adresse. C’est ce que nous enseigne avec patience la sagesse éternelle qui vient de l’Incarnation et nous achemine vers la Jérusalem d’En-Haut. C’est une œuvre toujours à reprendre, dans un ajustement constant à ce qui nous dépasse.
 
L’auteur de cet article est l’abbé François Clément, prêtre du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, chapelain de S. Augustin à Lausanne et responsable des lieux de culte qui usent de l’ancien missel dit « de S. Pie V » sur le territoire du diocèse.
 
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